Le Liban, acteur ou objet des négociations? -Par: Dr. Hiam Mouannès
De Doha à Damas: le Liban, éternel objet des tractations régionales - l’étau iranien et syrien après l’accord-cadre du 26 juin 2026
Article par Dr. Hiam Mouannès (Université Toulouse Capitole)
Le 26 juin 2026, le Liban et Israël signaient, sous le parrainage de Washington, un accord-cadre dont l’objet et la finalité sont l’aboutissement d’un processus de stabilisation régionale et d’une paix durable au Sud-Liban (et au Liban en général).
Deux jours à peine après sa signature, le président de la Chambre des députés, Nabih Berri, en annonçait publiquement le rejet, dénonçant un « accord de diktats », affirmant que ledit accord-cadre « ne sera pas adopté et ne sera pas mis en œuvre dans sa forme actuelle » et le considérant comme une « sédition » (fitna), mettant en garde contre toute tentative de diviser le peuple libanais.
Cette contestation, venue, non de l’Institution parlementaire se prononçant en tant que « représentant la volonté générale » du peuple libanais mais de la présidence de ladite Institution, ne saurait être réduite à une simple mésentente ou à un désaccord informel comme il peut en exister dans toute démocratie. Cette contestation intuitu personae qui ne trouve aucun fondement constitutionnel la justifiant [1] révèle, une fois encore, les obstacles de fait et l’incapacité structurelle du Liban à se constituer en sujet plein et entier des accords qui pourtant l’engagent au premier chef. Le schéma est connu - nous l’avions déjà mis en évidence s’agissant de l’accord de Doha de 2008, puis du mécanisme de captation reconduit à Bürgenstock (Suisse) : le Liban y figure comme la variable d’ajustement d’équilibres qui se négocient sans lui, voire contre lui.
Cette malheureuse dynamique se double aujourd’hui d’un nouveau maillon : la Syrie. Les propositions répétées du président Trump - évoquant la possibilité de substituer la Syrie à Israël dans le dossier du désarmement du Hezbollah, faute pour Israël de pouvoir l’accomplir seul - ne constituent pas une rupture avec le schéma antérieur, mais son prolongement logique. Ce que l’on demandait hier au régime iranien de concéder à Washington dans le cadre plus large des négociations sur le nucléaire, on le demande aujourd’hui à la Syrie d’exécuter sur le terrain libanais. Le président syrien Ahmad al-Charaa a certes publiquement écarté cette hypothèse, et son ministre des Affaires étrangères, Assaad al-Chaïbani, a pris soin, lors de sa tournée à Beyrouth le 2 juillet 2026, d’exclure toute rencontre avec le Hezbollah et d’inscrire la relation naissante avec le Liban dans le registre de la coopération « interétatique » plutôt que dans celui de l’ingérence [2]. Il n’en demeure pas moins que la simple évocation, par une puissance tierce, d’un rôle syrien dans le désarmement d’une milice iranienne prospérant au Liban suffit à rappeler combien le sort du Liban continue de se discuter à trois - Washington, Téhéran, Damas - sans que Beyrouth n’en soit ni l’initiateur ni celui qui détient le dernier mot.
Cette objectivation renouvelée s’accompagne d’un risque interne dangereux : celui d’une lecture confessionnelle de ce nouvel étau. Quand une partie de la communauté chiite libanaise demeure arrimée à « l’unité des fronts contre Israël » portée par l’axe iranien, une partie de la communauté sunnite pourrait être tentée par une « unité de destin » à l’égard de la Syrie nouvelle d’Ahmad al-Charaa. Le Liban se trouverait alors doublement fragilisé : non seulement comme objet des calculs régionaux, mais comme théâtre d’une possible recomposition des allégeances internes calquée sur les protecteurs/belligérants externes - configuration qui menacerait gravement l’unité du Liban.
Face à cette double objectivation, la constante fermeté des deux plus hautes autorités exécutives du Liban mérite d’être soulignée. Celle-ci dessine les contours d’un possible renversement de posture au profit d’un Liban pleinement souverain.
En effet, après avoir affirmé que l’accord-cadre libano-israélien porte une exigence unique, celle que l’État libanais soit enfin seul maître sur son territoire, le président de la République libanaise Joseph Aoun a également pris soin de cadrer la visite du ministre syrien des Affaires étrangères Assaad al-Chaïbani dans les seuls termes de la coopération institutionnelle. Il a rappelé que tout rapprochement entre les deux « États » devait emprunter les canaux constitutionnels, à l’exclusion de toute relation d’homme à homme ou d’ingérence dans les affaires libanaises. Cette exigence vise à empêcher que ne se reconstitue, sous couvert de coopération sécuritaire, les réseaux d’influence qui avaient permis au régime syrien des Assad (père et fils) de peser durablement sur les institutions libanaises entre 1976 et 2005. En affirmant que la négociation demeure une option diplomatique pour obtenir des droits et non une reddition, le chef de l’État libanais entend inverser la logique régionale/internationale et faire du dossier libanais, non plus la carte que d’autres abattent, mais le levier d’un Liban recouvrant sa pleine souveraineté et donc la plénitude de ses décisions.
Le Premier ministre Nawaf Salam prolonge cette même ligne en inscrivant la visite d’Assaad al-Chaïbani dans un processus de reconstruction des relations « bilatérales » sur des bases nouvelles, plutôt que dans la réédition d’un rapport de domination.
Cette lecture rejoint d’ailleurs celle du ministre libanais des Affaires étrangères, Youssef Raggi, qui insiste sur une relation fondée sur l’égalité et le plein respect de la souveraineté du Liban. Le fait que les deux exécutifs libanais - Présidence et Gouvernement - tiennent un discours convergent traduit une volonté commune de traiter avec Damas « d’État à État », en s’appuyant précisément sur l’appareil constitutionnel que l’accord de Doha (2008) avait vu contourné par la milice, et que l’accord-cadre du 26 juin avait vu contesté par le président de la Chambre des députés.
A défaut de compter sur un possible sursaut populaire - tel ceux du 14 mars 2005 et du 17 octobre 2019 – l’espoir du recouvrement de la pleine souveraineté du Liban repose sur la capacité des Institutions constitutionnelles de tenir bon, de parvenir à une solution politique et institutionnelle de stabilité définitive et, le faisant, transformer le Liban de simple carte régionale en acteur de son propre destin. En premier lieu, il s’agit de persévérer dans l’application intégrale et inconditionnelle de la résolution 1701 du 11 août 2006 et le cas échéant de solliciter l’application du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies à cet effet ; dans un second temps d’engager le Liban dans une nouvelle posture stratégique : « un statut de neutralité, unique solution de paix durable avec ses voisins aux frontières immédiates et sur l’intégralité de son territoire» [3].
*Dr. Hiam Mouannès,
Maître de conférences HDR en droit public,
Université Toulouse Capitole
École de Droit de Toulouse – Recherche (Institut Maurice Hauriou)
1- L’article 52 de la Constitution libanaise dispose en effet : « Le Président de la République négocie et ratifie les traités internationaux, avec l'accord du chef du gouvernement. Ceux-ci ne deviennent exécutoires qu’après leur approbation par le Conseil des ministres. / Le gouvernement en informe la Chambre des députés chaque fois que l'intérêt du pays et la sécurité de l'Etat le permettent. / Les traités qui engagent les finances de l'Etat, les traités de commerce et tous les traités qui ne doivent être renouvelés annuellement, ne pourront être conclus qu’après l'approbation de la Chambre des députés ».
2- Monsieur Assaad al-Chaïbani a assuré au président libanais vouloir « dissiper la confusion suscitée par les informations faisant état d’une éventuelle intervention militaire syrienne au Liban », soulignant que « la Syrie n’avait aucune intention d’entreprendre une telle démarche » (Times of Israël, 2 juillet 2026).
3- Déclarations politiques internes libanaises sur la neutralité et la souveraineté (2025) : celle du président libanais du Conseil des ministres (ICI BEYROUTH, 17 février 2025), le Patriarcat maronite (presse nationale du 14 novembre 2024). Lire aussi Georges Okais, « Leçon d’une histoire douloureuse et d’une géographie », in ouvrage collectif Le Liban, ses épreuves et les conditions de sa double souveraineté, Presses de l’UT Capitole, pp. 55-62 ; H. Mouannès, « Les sources de la subsidence de l’Etat libanais et les solutions politiques et juridiques incontournables pour rebâtir la pleine souveraineté du Liban », même ouvrage, p. 85.